Sournois, le gouvernement tente de supprimer la prépension à 58 ans en parlant des métiers pénibles

« Ne touchez pas à nos pensions, ou ça va péter », avertissait une manifestante le 19 décembre 2017. (Photo Solidaire, Dieter Boone)

Le recul de l’âge de départ à la pension à 67 ans reste encore aujourd’hui en travers de la gorge de la majorité des Belges. « Ne vous inquiétez pas, rassuraient à l’époque les ministres. Ceux qui seront reconnus comme métiers pénibles pourront partir plus tôt. » De nombreux travailleurs comptent là-dessus. Seront-ils satisfaits ? Et nos ministres savent-ils seulement ce qu’est un métier pénible ?

On casse un bon système...

Parmi les travailleurs qui espèrent être reconnus comme métiers pénibles suite aux déclaration du ministre de Pensions Daniel Bacquelaine (MR) se trouvent des salariés de tous les secteurs et de tous les coins : les bagagistes des aéroports ou les éboueurs qui portent des centaines de kilos chaque jour, les infirmières aux horaires impossibles et une lourde charge émotionnelle, les professeurs qui vivent le stress d'être en représentation tous les jours, les travailleurs du métal ou de la chimie qui travaillent en équipe, les chauffeurs de bus, les nettoyeuses qui enchaînent les tendinites, les employés en burn-out, les travailleurs du bâtiment ou les distributeurs de courrier… Tous ces métiers où il est littéralement impossible de travailler jusque 67 ans.

Dans de nombreux cas, des mécanismes de départ à la prépension dès 58 ans existent. Des mécanismes auxquels le gouvernement veut mettre un terme dès le 1er janvier 2019. Il a d’ailleurs commencé cette année en faisant reculer l'âge de la prépension de 58 à 59 ans.

10 ans de vie en bonne santé après une vie à travailler, c’est trop demander ?

En Belgique, l'espérance de vie en bonne santé est en moyenne de 65 ans. Et cette moyenne cache de grandes inégalités.

Pourtant, le droit à la prépension à 58 ans signifie en fait pour un grand nombre de ces travailleurs rien de plus qu’un droit à la pension. Si l’on entend le droit à la pension comme le droit d'avoir une dizaine d'années de repos en plus ou moins bonne santé après une longue carrière professionnelle, en tout cas.

En Belgique, l'espérance de vie en bonne santé est en moyenne de 65 ans. Et cette moyenne cache de grandes inégalités. Les titulaires d'un diplôme de l'enseignement supérieur vivent entre 18 et 25 ans plus longtemps en bonne santé que ceux qui n'ont pas de diplôme.

En plus, le nombre d'années que les personnes peu scolarisées peuvent vivre en bonne santé est en baisse. En 1997, une femme de 25 ans sans diplôme restait en bonne santé jusqu'à l'âge de 58 ans. Cet âge n'est plus aujourd'hui que de 49 ans. Le droit à la prépension revient en réalité à ce que les personnes au métier pénible puissent encore profiter de repos après une vie de dur labeur.

...pour mettre sur pied un système boiteux

Beaucoup de gens n’arrivent pas à accumuler 40 années de carrière à 60 ans, particulièrement les femmes

Le gouvernement supprime les mécanismes de pension à 58 ans et tente de mettre sur pied un nouveau système boiteux, censé tenir compte de la pénibilité au travail. Un nouveau système qui nous maintiendra au travail – quoi qu'il arrive – au moins jusqu'à 60 ans et avec un minimum de 40 ans de carrière.

Beaucoup de gens n’arrivent pas à accumuler 40 années de carrière à 60 ans, particulièrement les femmes. Deux tiers des femmes n’arrivent pas à une telle durée de carrière.

Et, pour mettre ce système en place, le gouvernement demande des critères objectifs pour déterminer ce qu'est un métier pénible. Or, quand les organisations syndicales viennent avec les critères demandés, le ministre des pensions déclare : « Il n'y aura jamais les budgets pour autant de métiers et autant de critères. » Il faut réduire les critères.

C’est le leitmotiv : toutes les portes de sorties avant 60 ans doivent être supprimées complètement

Le ministre semble en fait peu préoccupé par les métiers pénibles, et bien davantage de trouver des moyens de nous faire travailler plus longtemps sans que nous protestions trop. D’où sa trouvaille de tenter que les travailleurs se battent entre eux pour ramasser les miettes qu'il aura laissées après avoir démantelé le système des pensions.

Toutes les portes de sortie sont cadenassées. Même les mesures qui rendent possible de trouver un équilibre entre travail pénible et repos. Jusqu'il y a peu, il était encore possible de prendre un crédit temps de « fin de carrière » avec allocation jusqu'à l'âge de 57 ans. Depuis janvier, cet âge a été porté à 58 ans et, à partir du 1er janvier 2019, le gouvernement veut le porter à 60 ans. C’est le leitmotiv : toutes les portes de sorties avant 60 ans doivent être supprimées complètement. Et ce, bien que les études montrent que la grande majorité des Belges veulent s’arrêter de travailler à 60 ans.

Pourquoi nous faire travailler plus longtemps ?

Beaucoup de travailleurs nous demandent : « Mais pourquoi le gouvernement veut-il nous faire travailler plus longtemps, alors qu'il y a autant de malades du travail ? » Dans des viles comme Charleroi, de nombreux travailleurs se posent aussi des questions : « Nous faire travailler plus longtemps, c'est quelque part priver les jeunes de bons boulots. Ils sont 40 % à être au chômage. Il n'y a pas de logique là-dedans. »

En Belgique, pour 1000 demandeurs d'emploi, il n'y a que 88 emplois disponibles. Chaque demandeur doit donc se battre pour en décrocher un

Il y en a pourtant une, de logique, là-dedans : celle du profit. Le capitalisme a besoin d'une « armée » de demandeurs d'emploi. S'il y a plus de travailleurs potentiels que d'emplois, les travailleurs doivent se faire concurrence pour chaque emploi. Ainsi, en Belgique, pour 1000 demandeurs d'emploi, il n'y a que 88 emplois disponibles. Chaque demandeur d'emploi doit donc se battre pour en décrocher un et ses exigences ne peuvent surtout pas être trop élevées.

Et c'est pareil pour ceux qui ont déjà un emploi. Il vaut mieux qu'ils n'affichent pas trop de revendications car 10 travailleurs sans emploi sont prêts à reprendre sa place. Grâce au nombre élevé de demandeurs d'emploi, le patron peut maintenir les salaires à bas niveau, accroître la flexibilité et refiler des contrats précaires à ceux qui travaillent.

Telle est la logique du capital. C'est pourquoi il veut nous contraindre à travailler plus longtemps et rester plus longtemps en concurrence avec les autres travailleurs.

Travailler encore plus longtemps n'est pas tenable. Témoignages.

Marie travaille dans le métal, dans un système à trois équipes. Elle-même est encore solide physiquement, mais ses collègues plus âgés ont plus de mal : douleurs au dos, problèmes auditifs... Ils ont calculé un jour ce qu'ils allaient perdre d'ici peu s'ils prenaient leur prépension. Ils en sont tous entre 100 et 200 euros de moins pour leur pension légale mensuelle. Et, durant leur prépension, ils doivent rester disponibles sur le marché de l'emploi. Parce que c'est la seule issue, la plupart choisissent néanmoins de quitter à 60 ans. Dans ce cas, ils espèrent pouvoir encore profiter d'une pension bien méritée pendant quelques années. Travailler au-delà de l'âge de 60 ans est tout simplement intenable sur le plan physique.

Eddy est un quinquagénaire qui, après ses études, est allé travailler dans une banque. Jour et nuit, sa section informatique tient les nombreux ordinateurs sous contrôle. Voilà des années qu'Eddy et plusieurs de ses collègues sont sous médicaments afin de pouvoir assumer le travail d'équipe et tenir le rythme élevé. Ils comptent pouvoir prendre leur pension le plus tôt possible. Travailler jusqu'à 60 ans ou plus signifie une fois encore compromettre leur santé, et il y a déjà plusieurs collègues qui sont partis bien trop tôt. Un drame qu'ils n'ont pas envie de connaître. La convention collective de travail qui vaut pour leur secteur pour décrocher avant 60 ans expire cette année. Ils ne veulent absolument pas que le gouvernement augmente l'âge de départ en le portant à 60 ans.

Isabelle est conductrice de bus. Elle explique que, ces dernières années, outre les douleurs physiques, les chauffeurs sont de plus en plus victimes de problèmes psychiques. Une conséquence, entre autres, du stress accru dû au trafic routier et aux schémas horaires irréalistes. Personne ne résiste à cette course effrénée au-delà de 60 ans. Si le gouvernement veut relever l'âge de départ à la retraite, pas de doute, elle participera à des actions. Les passagers qui confient leur vie à leur chauffeur de bus savent aussi qu'il y a des limites à ce qu'on peut demander à un être humain et quand les risques deviennent injustifiés.

La N-VA soucieuse de ceux qui travaillent dur ?

Non. La N-VA nie complètement ces préoccupations. Dès le début de cette législature, elle a fait une priorité du démantèlement social (saut d'index, blocage des salaires, pension à 67 ans, etc.) et elle reste cramponnée à cette ligne. La réduction des droits à la pension ne peut manifestement jamais aller assez loin pour ce parti et ses alliés au gouvernement. Ainsi, le 10 janvier, Het Laatste Nieuws titrait : « La N-VA veut supprimer la prépension. » Le parlementaire N-VA Axel Ronse estime « irresponsable » le maintien de la prépension. Ce parlementaire sait-il ce que travailler en équipe signifie ? Qu'il pleuve ou qu'il vente, se trouver sur un chantier, ou prester une pause de nuit de 12 heures dans un hôpital ? On devine la réponse, et sans doute n’a-t-il pas souvent été même au contact des travailleurs qui vivent ces conditions de travail.

Notre pension est un droit. Le droit à une période de repos en bonne santé une vie de travail.

Travailler pour vivre ou vivre pour travailler ?

Pour le PTB, reculer l’âge de la pension est irresponsable. Chaque fois que, ces dernières années, l'âge de la pension a été reculé, le nombre de malades de longue durée à augmenté. Le stress et la pression au travail ont considérablement augmenté dans de nombreuses entreprises, au détriment de la qualité de vie et de la santé des travailleurs.

Le PTB est pour un droit à la prépension à partir de 58 ans, sans perte sur le montant de la pension légale mensuelle. On ne peut pas toucher non plus aux possibilités de sortie pour les travailleurs aux métiers pénibles. Au contraire, la définition de « métier pénible » doit être étendue et le budget prévu doit être accru.

C'est un choix de société, et nous prenons clairement position : notre pension est un droit. Le droit à une période de repos en bonne santé une vie de travail.


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