« Donner aux jeunes des emplois de qualité est bien plus efficace que de maintenir les plus âgés plus longtemps au travail »

Entretien avec Josef Wöss, le président de la Chambre du travail de Vienne et spécialiste des pensions, à propos des pensions autrichiennes – parmi les meilleures d'Europe –, des gouvernements de droite et de la pension de pauvreté en Allemagne.

Josef Wöss est un nom à retenir. Il est président de la Chambre du travail de Vienne, et aussi un des plus renommés spécialistes des pensions en Europe. Le 18 juin, il était en Belgique pour une journée d'étude de Hart boven Hard/Tout Autre Chose. Nous en avons profité pour l'interroger sur les pensions autrichiennes, parmi les meilleures d'Europe. Alors que les pensions belges sont taillées à la tronçonneuse, en Autriche, le système reste inchangé. Il y a certes eu quelques adaptations, mais les principes de base restent identiques : l'âge légal  de la pension est de 65 ans, et même 60 ans pour les femmes, avec des possibilités de partir plus tôt et la prise en compte de périodes assimilées. En Autriche, le montant mensuel de la pension garantit une vie décente aux personnes âgées : la pension moyenne pour les hommes y est de 1 850 euros, alors qu'en Belgique, elle est à peine de 1 250 euros.

Le système de pensions autrichien, considéré comme un des meilleurs en Europe, suscite beaucoup d'intérêt. N'y a-t-il jamais eu d'attaque sur celui-ci ?

Josef Wöss : Oui. En 2004, le gouvernement de droite de l'époque a tenté d'appliquer la même stratégie de Lisbonne que dans d'autres pays européens. Mais il s'est heurté à une résistance inattendue. Les syndicats ont lancé un très large mouvement et le gouvernement a dû plier. Lors des élections suivantes, il a encaissé une défaite électorale. Cela reste gravé dans la mémoire des politiciens. Pour eux, toucher aux  pensions est un trop grand risque politique. En 2016, une garantie supplémentaire a même été donnée : quelqu'un qui a cotisé pendant seulement 30 ans reçoit quand même au minimum 1000 euros de pension. Le nombre de personnes concernées était relativement peu élevé, mais la mesure était tout de même importante, par exemple pour les femmes qui sont restées longtemps au foyer pour effectuer du travail non rémunéré.

Ne craignez-vous pas que le nouveau gouvernement de droite en Autriche décide de s'en prendre aux pensions ?

Jusqu'ici, il n'a pas proposé de mesures concrètes. Je pense qu'il veut avant tout se profiler sur la question des réfugiés. Sur celle des pensions, il reste dans le vague, du moins jusqu'à présent. Nous ne devons pas oublier que, dans plusieurs pays, les partis de la droite populiste gagnent du terrain en occupant les trous laissés par les partis traditionnels. En Pologne par exemple, le gouvernement de droite populiste du PiS a fait redescendre l'âge de la pension de 67 ans à 65 ans. Et il a annulé la privatisation : l'argent des fonds de pension privés retourne désormais aux pensions légales. Ce revirement est évidemment dû à la pression extrêmement forte de la population polonaise. On peut dire que la rue a gagné sur les sièges de velours, du moins en matière de pensions. Ce sont des choses dont les grands médias parlent très peu.

N'y a-t-il pas eu de pression de l'Union européenne et des fonds de pension privés pour réduire vos pensions légales et prolonger l'âge de la pension ?

Dans ses « recommandations » annuelles, la Commission européenne se dirige vers cela mais tout le monde, y compris le gouvernement, se tait à ce propos. Le gouvernement n'envoie même pas de réponse à ces recommandations. Il se bien rend compte qu'en Autriche, toucher aux pensions légales est bien trop sensible. Aussi les fonds de pension privés sont bien en peine de pouvoir imposer quoi que ce soit. Ils ne gèrent que 4 % de l'ensemble des montants de pension. Les gens n'ont d'ailleurs pas besoin de placer de l'argent en plus dans un fonds de pension privé, puisque les pensions légales leur suffisent. C'est seulement pour les très bas revenus que des épargnes privées supplémentaires sont nécessaires. Le gouvernement envisage d'ailleurs de soutenir cela par des subsides. C'est la seule petite ouverture qu'ont trouvée les fonds de pension privés. Non, chez nous, le système légal est fort.

Vos pensions élevées restent-elles finançables ? 

D'abord et avant tout : selon les calculs à long terme de la Commission européenne, notre système autrichien reste sain et finançable. Sur ce plan, nous faisons partie des meilleurs en Europe. Ici, j'entends insister : la finançabilité n'est pas simplement une question de petits chiffres neutres, mais de choix. Cela tourne autour de la question : « En tant que société, à quoi donnons-nous la priorité ? » L'Autriche choisit d'investir dans nos pensions, pour donner du repos et du temps aux personnes âgées après avoir travaillé toute leur vie. Les gens tiennent à cela.

On ne peut pas voir ce choix indépendamment d'autres choix, en premier lieu en ce qui concerne le marché de l'emploi. Celui-ci est crucial pour la politique des pensions. Il y a tout intérêt à ce qu'on ralentisse à fond l'extension des formes précaires d'emplois. Cela revient à créer et à maintenir le plus possible d'emplois de qualité et de s'opposer au maximum aux contrats à temps partiels et temporaires. De cette façon, les travailleurs, dans leur carrière, contribuent davantage à la sécurité sociale grâce à leurs emplois stables et à temps plein, sans avoir à travailler plus longtemps. Les jeunes se retrouvent sur le marché de l'emploi et, au bout d'un certain temps, ils veulent savoir où ils en sont. La combinaison des contrats précaires d'une part et les réformes négatives des pensions d'autre part provoquent une grande incertitude. Dans ce cas, les jeunes ne continuent plus à croire dans le système des pensions et ils s'en détournent.  

Aujourd'hui, l'Europe se concentre sur une chose : faire travailler les aînés plus longtemps. Ce focus doit changer : il faut se centrer sur toute la carrière, sur l'amélioration des chances d'avoir un bon emploi, sur l'attention portée à la santé, au dialogue social et au climat. Ainsi nous pouvons garder tout le monde à bord, jeunes et moins jeunes.

Comment se fait-il que l'Autriche connaisse un important écart des pensions entre hommes et femmes ? 

Cela ne réside pas tant dans le calcul des pensions mêmes, mais c'est dû aux carrières des femmes. Les périodes de chômage chez les femmes sont plus longues et plus fréquentes. Et, dans les entreprises, la position des femmes est souvent inférieure à celle des hommes. Ce sont des points auxquels la politique de l'emploi doit s'attaquer d'urgence.

Que pensez-vous de la pension à points introduite en Allemagne ?

C'est une catastrophe. Les syndicats allemands me contactent régulièrement. Ils veulent tirer des leçons du système autrichien. En Allemagne, la pension légale ne représente plus grand-chose. Si vous avez un salaire moyen, il vous faut alors travailler au moins 48 ans à temps plein pour obtenir une pension légale au-dessus du seuil de pauvreté. Si vous êtes en dessous de ce salaire moyen, vous avez même parfois besoin pour cela d'une carrière de... 54 années prestées. Le système allemand des pensions ne fait plus ce qu'une pension est censée faire : proposer un revenu de remplacement aux personnes âgées après leur carrière. Les syndicats allemands estiment que la situation est intenable et ils veulent savoir comment les choses peuvent aller autrement, et mieux. Ils étudient le système autrichien des pensions et en informent leur base.  

 


Soyez le premier à commenter

SVP vérifiez votre boîte email afin d'utiliser le lien pour activer votre compte.