Pensions : comment ne pas tomber dans le sommeil dans lequel le gouvernement veut nous pousser ?

Le gouvernement et le ministre des Pensions voulaient aller vite. Avant la Noël, déposer un premier texte de sa fameuse « pension à points » - alias la « pension tombola ». Et avancer dans la suppression de tous les régimes de pension ou prépension permettant de s’arrêter de travailler à 55 ou 58 ans. La mobilisation sociale de novembre et décembre l’a poussé à temporiser. Mais temporiser n’est pas abandonner.

« Les textes sur la pension à points seront prêts début 2018 devant le Parlement. » Voilà ce que déclarait encore Daniel Bacquelaine le 28 octobre dernier au quotidien Het Belang Van Limburg. Concernant la suppression des régimes permettant d’arrêter à 55 ou 58 ans (prépension et tantièmes préférentiels), il déclarait qu’une décision tomberait encore « avant la fin de l’année ». Aucune de ces deux dates n’a été respectée. Il parle aujourd’hui de concertation, de discussions et de la remise d’un projet concernant la pension à points… au mois de juin.

La pression sociale fait temporiser le gouvernement

Pourquoi ce changement de plan ? La seule explication est à trouver dans la pression de la colère et de la mobilisation sociale. Kris Peeters, le ministre de l’Emploi, le déclarait encore en septembre dernier : tout allait bien, jusqu’au moment où le dossier pension est tombé sur la table.

Cela a commencé avec la mesure du gouvernement de moins bien compter les années de prépensions dans le calcul de la pension. Des milliers de travailleurs prépensionnés de force - comme à Ford ou Caterpillar - risquaient de perdre plus de 150 euros de pension par mois. La colère était très grande. Cela s’est traduit en particulier dans l’action rapide de la FGTB devant le Conseil national des pensions, ou à travers le succès de l’action mail de la CSC, via laquelle plus de 80 000 mails ont été envoyés aux ministres. La colère s’est aussi manifestée à travers les plus de 20 000 personnes qui se sont inscrites à l’action « pastoucheanospensions.be ».

Finalement, le gouvernement a reculé pour les travailleurs victimes de restructurations et les travailleurs reconnus comme métiers pénibles. Leur pension ne sera pas impactée par les années de prépension. Il a cependant maintenu la mesure pour tous les autres prépensionnés provoquant énormément de colère. Il a aussi baissé la pension de travailleurs qui ont commencé à travailler avant 20 ans et sont aujourd’hui en prépension. Pour Pierre, par exemple, qui a commencé à travailler à 16 ans chez Audi et est aujourd’hui en prépension, c’est 100 euros de moins par mois. Le ministre pensait pouvoir faire passer ces mesures de manière discrète, mais ce ne fut pas le cas.

Ensuite, le ministre a lancé le site mypension.be avec pour conséquence que des centaines de milliers de gens ont vu pour leur pension les premiers dégâts des réformes de ces dernières années : devoir travailler jusque 67 ans pour arracher péniblement 1200 euros.

Par après, la sensibilisation sur son projet de pension à points menée par de nombreux syndicalistes de terrain a connu une certain ampleur. Ce qui était une réforme obscure devint plus claire pour beaucoup de gens : le ministre cherche à mettre un système supplémentaire qui nous fera automatiquement travailler plus longtemps pour moins de pension. Tout dépendra de facteurs sur lesquel nous n’avons aucune prise. Si l’espérance de vie, le nombre de pensionnés ou le déficit budgétaire augmentent, le système à point nous fera automatiquement travailler plus longtemps pour moins de pension.

Finalement, ses projets de supprimer toutes les possibilités de partir à la retraite à 55 ou 58 ans dans le service public - en particulier chez les cheminots et les enseignants - a rajouté de la colère supplémentaire. Ses projets de supprimer la prépension à 58 ans également.

Ce furent les mesures de trop pour des milliers de travailleurs et de syndicalistes qui ont manifesté le 19 décembre 2017 dans les rues de Bruxelles. Ils étaient 40 000 pour une manifestation organisée très rapidement à la veille des vacances. De nombreux manifestants ont d’ailleurs reçu - à leur retour au boulot - le soutien de leur collègues. Nombre d’entre eux n’étaient pas encore bien au courant des enjeux mais l’ont été grâce aux reportages des différents JT sur la manifestation qui leur ont permis d’avoir une explication de fond sur les plan du ministre.

Cette colère et cette mobilisation sociales ont fait hésiter le gouvernement. À un an des élections, les partis de la majorité ne veulent pas avoir l’étiquette de ceux qui cassent les pensions et la sécurité sociale.

Les ministres sont d’autant plus inquiets que le « show » des bonnes nouvelles a été mis à mal par la restructuration à Carrefour et dans d’autres entreprises encore (Sanoma, Nyrstar…). Toute cette tension sociale couplée à une mobilisation pour les pensions pourrait lui faire très mal.

Temporiser ou reculer ?

Pouvons-nous pour autant dormir sur nos deux oreilles ? C’est ce que le gouvernement espère. Le gouvernement est faible aujourd’hui. Il est divisé et hésitant à l’approche des échéances électorales. Mais il est aussi passé maître dans l’art de temporiser quand la température sociale augmente et de réattaquer quand la température redescend ou quand la période des vacances (et des examens) arrivent.

D’ailleurs, Daniel Bacquelaine a dit qu’il reportait à juin son projet de pension à points. Il n’a pas dit qu’il le rejetait. Concernant sa volonté de suppression des droits à la prépension à 58 ans, il veut continuer à avancer en gagnant un peu de temps. Il a peur d’une mobilisation conjointe des enseignants et des cheminots. Gagner un peu de temps lui permettrait de se rapprocher de la période des examens et de mettre la pression sur les cheminots et enseignants en disant qu’ils ne peuvent pas « prendre en otage les étudiants ». Cette situation serait idéale pour lui pour reprendre sa stratégie de division.

Comment répondre à la stratégie du gouvernement ?

En février, mars et avril, le mouvement social a une fenêtre d’opportunité importante avant les élections pour déployer un large plan de sensibilisation et de mobilisation. Et ainsi faire reculer définitivement le gouvernement dans le dossier pension. Une fenêtre qui part des braises encore chaudes du 19 décembre. Une fenêtre qui est encore loin des examens et des congés. Une fenêtre qui pourrait faire très mal au gouvernement sur le plan politique.

À l’image des Autrichiens, qui s’étaient massivement mobilisés pour leur pension en 2003. Cela avait été un mouvement de longue haleine fait de nombreuses mobilisations de grande ampleur. Toute cette mobilisation avait non seulement fait reculer le gouvernement autrichien de l’époque, mais il avait aussi porté un coup politique dur aux partis de droite et d’extrême-droite qui composaient le gouvernement de l’époque lors des élections qui suivirent un an plus tard.

Les annonces des organisations syndicales de sensibiliser très largement contre les attaques actuelles sur les pensions est un très bon signe. Et comme me le disait récemment un militant syndical : « Ce signe positif prendra encore plus d’ampleur s’il peut être couplé à des grandes mobilisations nationales, interprofessionnelles et associatives comme le mouvement social belge en a le secret. »


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